25 days agoSuite Norg - 3 - « L’œil ne voit que ce que l’esprit est prêt à comprendre », lit-on souvent, à tort ou à raison, sous le nom de Bergson. Mais la formule concerne ici tout le monde : l’artiste, le public, les collectionneurs, les commissaires, les galeries. Lorsqu’un milieu ne reconnaît plus que ce qu’il a déjà appris à valider, la confusion devient structurelle. La perte du sensible n’est alors pas un détail esthétique : elle entraîne, par ricochet, une perte de disponibilité à l’autre, donc d’empathie. Le problème n’est pas que l’artiste répète un langage ; tous les artistes reviennent à leurs obsessions. Le problème commence lorsque l’obsession ne produit plus aucun déplacement, lorsque l’écriture automatique elle-même — jadis invention d’un accès à l’inconnu — est mise au service du déjà-vu, du rien, de l’ignorance de soi. Une galerie digne de ce nom devrait faire de cette distinction une exigence éthique. Elle ne devrait pas seulement exposer ce qui est déjà reconnu, négociable et reproductible ; elle devrait discerner ce qui excède la recette, ce qui résiste à sa propre imitation, ce qui porte une nécessité plastique et humaine. Car être le premier à avoir appliqué une recette ne suffit pas. On pourra toujours invoquer l’antériorité, la cote, le marché, le nom, les commentaires élogieux, la puissance du réseau. Tout cela documente une consécration ; rien de cela ne prouve une œuvre. Une œuvre vivante ne se résume pas à son protocole. Elle demeure irréductible à la copie parce qu’elle a traversé quelque chose et qu’elle en restitue la nécessité. Lorsqu’un geste est reproductible dans l’exactitude de l’original, lorsqu’il se laisse réduire à un style prêt-à-exposer, ce n’est pas l’œuvre qui se prolonge : c’est la formule qui se répète — et, avec elle, la légende qui la protège.
